Qu’est-ce que vous auriez fait ?
Ce matin, en conduisant vers Bruxelles, j’aperçois, à hauteur de la borne A4.12, un feu dans les hautes herbes qui bordent l’autoroute. Deux cents mètres plus loin, une voiture est arrêtée sur la bande d’arrêt d’urgence, warnings allumés.
Je comprends rapidement la situation
Un début d’incendie. Rien de spectaculaire, pour l’instant. Quelques flammes, un peu de fumée. Mais il fait 32 degrés, c’est la canicule, et ce genre de feu peut probablement devenir grave en quelques minutes.
En même temps, quelqu’un semble déjà s’en occuper.
Alors je continue ma route.
Cette décision ne me paraît pas particulièrement immorale. Je ne suis pas pompier. M’arrêter sur la bande d’arrêt d’urgence aurait peut-être ajouté un danger au danger. La personne avait sans doute déjà appelé les secours. Tout indiquait que la situation était prise en charge.
Pourtant, quelques kilomètres plus loin, j’y pensais encore.
Il faut dire que je suis souvent d’humeur introspective en voiture. Avec près de deux heures de trajet par jour, je me suis mis à écouter des podcasts sur des sujets aussi variés que la psychologie, les relations humaines ou la montée des Mérovingiens dans les ruines laissées par la lente chute de l’Empire romain d’Occident. Et parfois, quand je coupe le son, les pensées arrivent.
Malheureusement, je ne peux rien noter. Le train avait ses avantages.
Ce matin-là, je pensais donc à cet inconnu arrêté sur le bord de l’autoroute. Une personne avait sacrifié son temps, pris un risque et accepté de porter le problème. Par ce simple geste, elle avait libéré des centaines de conducteurs comme moi de la responsabilité de faire quelque chose.
Nous pouvions continuer notre route parce que quelqu’un s’était arrêté.
Parmi tous ces gens qui défilaient devant le feu, certains allaient rentrer chez eux auprès de leur partenaire. D’autres allaient annoncer une séparation. Certains allaient se marier dans l’année. D’autres resteraient probablement seuls toute leur vie.
C’est comme ça que mon cerveau fonctionne : il part d’un feu dans des herbes sèches et finit par calculer les probabilités de remise en couple après une rupture. J’avais récemment passé beaucoup de temps à lire des statistiques sur le sujet. Elles racontaient notamment que la probabilité de retrouver une relation augmentait fortement durant les premières années suivant une séparation, puis de plus en plus lentement, jusqu’à finir par presque stagner.
Autrement dit, les chances augmentent avec le temps, mais l’augmentation devient chaque année plus faible.
Cela ressemble à une bonne nouvelle : plus le temps passe, plus les occasions s’accumulent. Mais cela cache aussi un mécanisme de sélection. Les personnes les plus motivées, les plus disponibles ou les plus à l’aise socialement se remettent souvent en couple relativement tôt. À mesure que les années passent, le groupe restant rassemble davantage de personnes fatiguées, découragées, très exigeantes, peu disponibles ou simplement malchanceuses.
Plus on reste longtemps seul, plus on risque donc de ressembler statistiquement à quelqu’un qui restera seul. Les chiffres ajoutaient d’autres couches à ce tableau. Avoir des enfants semblait compliquer les choses, particulièrement pour les femmes lorsque les enfants vivaient avec elles. Chez les hommes, la jeunesse et un revenu élevé apparaissaient parmi les meilleurs prédicteurs d’une remise en couple.
Évidemment, une statistique n’est pas un mécanisme. Elle décrit une tendance, pas une destinée. Elle montre un effet sans forcément révéler ses causes. Mais cela n’empêche pas de se demander dans quelle partie du graphique on se trouve.
J’ai moi-même subi plusieurs fois cette sorte d’interrogatoire bienveillant, pendant des réunions de famille ou des discussions entre amis : Finalement, pourquoi tu n’es toujours pas en couple ?
Je ne m’en plains pas. Nous sommes fascinés par le statut de couple ou de relation des autres. C’est l’un des rares sujets intimes que l’on considère encore comme parfaitement acceptable d’aborder entre le plat principal et le dessert.
Mais la question reste intéressante. Pourquoi ? C'est vrai, non, pourquoi ? Quelle raison explique ce phénomène ?
Lorsque je demande à mes sentiments, qui sont une source d’information absolument catastrophique, la réponse est simple : je ne suis pas assez beau, pas assez riche, pas assez grand, pas assez intéressant. Pas assez quelque chose. Pas assez quoi que ce soit, en réalité.
Il est tout à fait possible d’avoir une grande confiance en ses compétences tout en possédant une estime de soi désastreuse. On peut se croire capable de résoudre des problèmes compliqués, de mener des projets, de voyager seul, d’affronter des difficultés professionnelles ou administratives, tout en restant intimement convaincu qu’il est impossible pour quelqu’un de nous aimer durablement.
Les accomplissements personnels ne changent pas forcément cette conviction. Vous pouvez accumuler les réussites, apprendre, construire, aider, prendre des responsabilités : votre cerveau trouvera toujours une manière de considérer que cela ne compte pas vraiment.
Lorsqu’elle reste inconsciente, cette croyance en une faible valeur de soi peut produire des comportements destructeurs. Elle nourrit l’anxiété sociale, la recherche d’approbation et cette tendance à interpréter le moindre silence comme un rejet. Et c'est exactement la différence entre l'estime (de la valeur) de soi et la confiance en soi.
Je le vois chez beaucoup de gens. Et, parfois, je le surprends chez moi : je pense que j'ai cette croyance dans le viseur de ma conscience et je me retrouve à avoir un comportement qui atteste du contraire.
Mais il existe un autre piège, exactement à l’opposé.
À force de se demander ce qui ne va pas chez nous, on peut finir par décider que le problème vient entièrement des autres. Plutôt que de remettre en question certaines parties de notre personnalité, on rejette le monde en bloc. Si les autres ne nous choisissent pas, ce n’est plus parce que nous avons des choses à apprendre, parce que les circonstances sont mauvaises ou parce que la compatibilité est rare. C’est parce que les autres seraient superficiels, stupides, manipulateurs ou incapables de reconnaître notre valeur.
C’est sans doute la pire des solutions. Elle soulage à court terme, mais elle rend cynique, aigri et agressif. Elle transforme chaque déception en preuve supplémentaire que le monde est mauvais. Une partie de la souffrance de certains jeunes hommes vient probablement de cette dynamique : la solitude abîme progressivement leur capacité à fonctionner socialement, puis les difficultés sociales renforcent leur solitude.
On se retrouve donc pris entre deux explications également toxiques. « Personne ne m’aime parce que je ne vaux rien. » Ou : « Personne ne m’aime parce que les autres ne valent rien. »
Il doit pourtant exister quelque chose entre la haine de soi et la haine des autres. Une explication plus banale, moins satisfaisante et probablement plus proche de la réalité : les relations sont devenues difficiles parce qu’elles ne répondent plus aux mêmes besoins qu’autrefois. On pourrait même dire, volontairement de manière provocatrice, que les relations sont devenues inutiles.
Pas inutiles au sens où elles n’apporteraient rien. Encore moins lorsqu’elles conduisent à la création d’une famille. Mais inutiles au sens strict : elles ne sont plus indispensables à la survie ou à l’intégration sociale. Vivre seul n’a jamais été aussi facile. Nous n’attendons plus d’un partenaire qu’il nous apporte un second salaire pour nous nourrir. Nous ne dépendons plus de lui pour accéder à une vie sociale, obtenir un statut ou simplement accomplir les tâches quotidiennes. Même acheter un logement seul reste possible, bien que nettement plus difficile. La relation n’a donc plus seulement pour mission de rendre la vie praticable.
Elle doit rendre la vie extraordinaire.
Nous cherchons quelqu’un qui nous apporte à la fois de la stabilité émotionnelle et un sentiment d’aventure. Une personne prévisible lorsque nous avons besoin d’être rassurés, mais surprenante lorsque nous nous ennuyons. Quelqu’un dont l’attention se concentre sur nos besoins émotionnels sans être trop absorbé par les choses triviales comme travailler, trouver à manger ou faire les courses. Cette personne devrait partager nos valeurs intellectuelles, politiques et morales. Elle devrait comprendre notre culture, nos références et notre humour, tout en conservant une personnalité suffisamment différente pour compléter la nôtre.
Nous voulons un héros sensible, disponible et qu'on peut nous-mêmes sauver.
Quelqu’un qui nous mette en valeur sans s’effacer complètement. Que nous puissions admirer, mais qui ne nous fasse jamais d’ombre. Une personne autonome qui ait malgré tout besoin de nous. Disponible, mais pas dépendante. Passionnée, mais stable. Ambitieuse, mais jamais au détriment de la relation.
Ces personnes sont difficiles à trouver pour une raison simple : elles n'existent pas. Nous cherchons une licorne et nous rencontrons des ânes.
Or tout ce que nous imaginons trouver dès les premières semaines comme la complicité, la compréhension, la confiance, les habitudes partagées, la sécurité. Ce n’est pas découvert, c’est construit. Cela demande des années. C’est là que se situe une partie de mon propre problème.
Une relation construite longtemps et qui possède des défauts aura aussi des qualités irremplaçables comme la connaissance et les souvenirs partagés. Après avoir connu cela, il est difficile de recommencer à zéro. Chaque nouvelle relation ressemble nécessairement, au début, à une version sous-optimale de ce qui existait avant.
La nouvelle personne ne comprend pas encore vos silences. Elle ne connaît pas les dix années d’histoires qui donnent du sens à une phrase. Elle ignore ce qui vous rassure, ce qui vous blesse ou pourquoi telle chanson vous fait rire.
Et vous ne savez rien d’elle non plus.
Avec l’âge et l’expérience, nous nous formons aussi davantage. Mes attentes sont très différentes de celles que j’avais il y a dix ans. Je sais mieux ce que je veux, mais également ce que je ne veux plus. Cette connaissance est utile. Et elle fait dire à mon père et mon frère que je suis trop exigeant. Elle fait dire à ma sœur que je regarde trop le physique et pas assez le tempérament. À mes amis que je regarde trop le caractère et que j'ai des criteres irrealisables.
Et c'est vrai, ça réduit aussi considérablement le nombre de possibilités. J’ai connu un véritable amour et, par conséquent, un véritable deuil.
Mais ce deuil n’a pas été uniquement négatif. Objectivement, j’ai davantage voyagé, appris et découvert en deux années seul qu’au cours de plusieurs années en couple. Ce n’est pas seulement une question d’âge ou d’argent. Je suis en meilleure santé. J’ai plus de projets, plus de responsabilités et plus d’amis. Surtout, mes relations avec ma famille et mes proches me semblent meilleures.
Enfin, je crois. Aïe, aïe, aïe. J’ai donc construit une vie qui fonctionne. Une vie parfois fatigante, souvent trop remplie, mais riche et globalement satisfaisante.
Jusqu’ici, mon raisonnement semble donc démontrer deux choses : nous cherchons des licornes et nous n’avons pas besoin d’en trouver une pour bien vivre. Alors pourquoi continuons-nous à chercher ?
Pourquoi certaines personnes abandonnent-elles complètement le jeu des rencontres tandis que d’autres persistent malgré les échecs ? Pourquoi envisagerais-je de sacrifier une partie de cette vie pour une relation ? C’est irrationnel.
Après des dizaines de rendez-vous plus foireux les uns que les autres, des ghostings, des conversations absurdes, des gens étranges et des moments de malaise d’une intensité presque artistique, il reste toujours un espoir. Cette fois, c’est peut-être la bonne.
Puis la déception. Puis, après quelque temps, le retour de l’espoir. Tout cela est extrêmement fatigant.
J’en suis arrivé à la double conclusion que je vis dans les limbes et que je risque d’y rester longtemps.
Je vis dans les limbes parce que je n’ai aucune certitude. Si un génie temporel bleu apparaissait devant moi et me disait : « Ne t’inquiète pas. J’ai vu ton futur. Dans exactement trois ans, quatre mois, six jours, deux heures et vingt-sept minutes, tu seras en couple »,
Alors je ne souffrirais probablement plus de la situation actuelle. Je pourrais attendre.
Chaque rendez-vous raté deviendrait une anecdote. Chaque ghosting serait un détour sans importance. Je connaîtrais la destination. Je serai un peu comme Ted dans How I Met "ever the hopeless romantic".
Si son frère démoniaque, le génie rouge, apparaissait et me disait : « Cela ne sert plus à rien d’espérer. J’ai vu ton futur. Tu ne retrouveras jamais personne. Fais-toi à cette idée et passe à autre chose », cela ferait mal.
Mais, après le choc, je pourrais probablement construire ma vie autour de cette certitude. Le Génie rouge me parle déjà presque tous les jours. Il est la partie de mon cerveau qui déteste l’incertitude et qui préférerait une conclusion douloureuse à une question sans réponse. Il me propose une certitude facile : c’est fini, abandonne, ferme le dossier.
Les limbes sont parfois plus difficiles à habiter que l'enfer. Au moins, tu sais où tu es et pourquoi.
Dans les limbes, chaque rencontre pourrait être importante ou parfaitement insignifiante. Chaque période de solitude pourrait être temporaire ou définitive. Il faut continuer à vivre sans savoir si l’on se trouve au début d’une nouvelle histoire ou au milieu d’un état qui ne changera jamais.
Au contraire, la certitude est simple. Le doute demande un effort permanent. Je ne pense pas que mon Génie bleu existe. Seuls les narcissiques doivent en avoir un : cette voix intérieure convaincue qu’une personne exceptionnelle les attend quelque part et que l’univers finira nécessairement par reconnaître leur valeur.
Alors moi, je reste entre les deux.
Je vais probablement rester longtemps dans les limbes parce qu’essayer d’en sortir est épuisant.
C’est ma réponse, extrêmement longue, à mes proches lorsqu’ils pensent que je ne fais pas assez d’efforts, ou pas les bons. À ceux qui me reposent la question plusieurs fois par an, me demandent ce que je pense d’une telle ou me conseillent d’installer une nouvelle application.
J’aime leurs conseils.
J’aime les options.
J’aime même parler de tout cela, parce que chaque conseil réveille momentanément en moi un sentiment de contrôle et d’espoir.
Mais je déteste le retour à la réalité.
Encore une soirée où rien ne se passe.
Encore une application qui ne fonctionne pas.
Encore un événement où on ne rencontre personne.
Encore un ghosting.
Encore une absence totale de signal.
Parfois, ne pas chercher semble plus facile. Si on s’expose pas, alors on s’expose pas non plus à la déception. Et au moins on sait pourquoi ça ne fonctionne pas. La certitude est de retour.
Quoi qu’il arrive, pourtant, je refuse deux sorties.
Je ne veux pas rejoindre le groupe des cyniques aigris qui pensent que tout est de la faute des autres. Je ne veux pas non plus écouter le génie rouge lorsqu’il me dit que tout est terminé, simplement parce que cette certitude serait plus confortable que la réalité.
La réalité est moins dramatique et beaucoup plus difficile à accepter : je ne sais pas.
Ce matin, sur l’autoroute, quelqu’un s’est arrêté devant un feu. Grâce à lui, des centaines de personnes ont pu continuer leur route sans avoir à décider quoi faire.
Dans certaines situations, quelqu’un peut porter le problème à notre place. Pas dans celle-ci.
Personne ne peut me dire avec certitude si je retrouverai quelqu’un. Personne ne peut s’arrêter sur le bord de la route, allumer ses warnings et me libérer définitivement de cette question.
Je peux seulement continuer à avancer en acceptant que le feu existe, que quelqu’un devrait peut-être s’en occuper, et que je ne saurai pas toujours si je suis en train de faire le bon choix.
Les limbes sont simplement cet endroit où l’on vit lorsqu'on ne sait pas obtenir une réponse.
PS : et merde, j'ai raté la sortie du Ring...
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