Lorsque j'ouvre un tiroir pour ranger son contenu. Ou plutôt déplacer et trier le désordre selon l'organisation qui me semble cohérente sur le moment et n'aura plus aucun sens pour mon moi futur. Je retombais sur un travail de sciences produit pendant ma dernière année de secondaire. Mon moi du passé cette fois a produit sur MS Word 2013, un document fort peu regardable dans sa mise en page qui liste des produits technologiques "inspirés de la nature". J'avais eu des félicitations, du moins il me parait, pour ce travail réalisé à partir de deux sources fort peu crédibles finalement, mais qui pour un élève de 17 ans étaient acceptables.
Et oui... J'avais cédé à l'attrait commun que le concept de biomimétisme a sur les personnes. Selon moi, cette attirance qu'il exerce s'explique par plusieurs facteurs. D'abord, un sens de sagesse que la nature aurait et que l'humain, par opposition, comme s'il était hors de la nature, n'a pas ou a perdu. Ensuite, cette idée que le design, façonné par des millions d'années d'évolution, doit forcément être meilleur qu'un design inventé ou raffiné par l'esprit humain. Finalement, cette idée que si ça provient de la nature, alors c'est forcément bon, en tout cas meilleur que si ça vient d'une production humaine. Peut-être que je me trompe, mais ces attitudes sont toujours mal venues. L'humain n'est pas hors de la nature, et la nature ne dispose pas de sagesse. Le design obtenu par évolution suivant, surtout, la sélection naturelle n'est pas forcément meilleur que le design inventé par l'humain. Et, essentiellement, tout ce qui est « naturel » au sens de non produit par l'humain, n'est pas forcément bon ou meilleur.
Le plus gros argument contre le biomimétisme ne vient pourtant pas de *mauvaises* raisons pour lesquelles ce concept est séducteur. Il vient simplement d'une prémisse manquante dans l'argumentaire du biomimétisme. Succinctement, ce dernier dit : si la nature a rencontré un problème équivalent à celui qu'un ingénieur humain rencontre, alors le design que la nature a produit est infiniment plus optimisé que celui qu'un ingénieur pourrait produire.
Où est la prémisse manquante ? Eh bien, je pense que c'est juste qu'il n'existe pas d'organisme qui a évolué pour répondre à un problème humain, seulement quelques aspects analogues. La plus grosse remarque est simplement que la sélection naturelle n'agit pas au niveau de la capacité d'un organisme à régler un problème, mais bien au niveau de la capacité de cet organisme à régler tous ses problèmes. De ce fait, la sélection est contrainte par des compromis entre l'optimisation de plusieurs organes, fonctions qu'un organisme pourrait réaliser.
Prenons un oiseau ou un insecte ou une chauve souris, par exemple, la capacité à voler a évolué plusieurs fois de façon convergente et indépendante. Les solutions, soi-disant optimales selon le biomimétisme, ne sont pourtant pas identiques, loin de là. Une mouche ne vole pas comme un condor.
D'accord, mais ça n'empêche pas qu'on devrait s'en inspirer ? De nouveau non. Les avions que nous avons conçus à force d'ingénierie répondent au problème du vol d'une manière bien différente de celle des oiseaux, insectes et autres animaux volants. Pourquoi ? Pourquoi un oiseau ne possède pas d'ailes rigides et lisses. Le principe est le même. Selon le biomimétisme, nous devrions nous inspirer des ailes d'oiseaux pour fabriquer les avions. À vrai dire, l'aile d'un oiseau répond à de nombreuses autres contraintes que l'aile d'un avion n'a pas (et vice versa, le design de l'aile d'un avion répond à des contraintes que l'aile d'un oiseau n'a pas).
Un exemple ? La source d'énergie, et donc la propulsion qui permet à l'avion de voler, est la combustion de fuel dans un réacteur. Ça va permettre une poussée dirigée par les réacteurs. Alors que l'aile d'un oiseau est propulsée par des muscles, que sa source d'énergie sont les molécules organiques digérées. Les aliments vont ultimement être transformés en molécules utilisables par les muscles : les molécules d'ATP nécessaires à la (dé) contraction et à mettre l'aile en mouvement. L'avion, au contraire, n'a pas la contrainte de la digestion, de l'attachement des muscles, de la direction de la poussée qui change en fonction du niveau de contraction des différents muscles. L'oiseau n'a pas la contrainte d'avoir un réservoir de fuel et un moteur à combustion. De façon amusante, on peut s'apercevoir que la contrainte sur l'oiseau ne s'arrête pas là. Pour trouver sa nourriture, la plupart des oiseaux doivent être capable de vols très particuliers, changement de directions abruptes, vol statique précis, etc. La source d'énergie qui permet de mettre l'aile en mouvement (donc qui permet le vol), contraint l'évolution de l'aile qui doit aussi assurer à l'oiseau d'obtenir cette énergie en lui donnant certaines propriétés. Parmi ces propriétés, on pourrait citer la capacité à changer de direction rapidement ou à se replier. C'est peut-être tellement évident qu'on ne le dit tout simplement pas habituellement. L'oiseau doit être capable de replier ses ailes pour se nourrir, se percher, pour rentrer dans un nid, etc. Imaginez un instant, un oiseau aux ailes rigides ! Toutes ces fonctions assurées par le repli des ailes n'ont rien à voir avec le vol, mais elles ont tout à voir avec les autres contraintes et les problèmes auxquels l'oiseau est confronté.
En résumé, l'aile d'un oiseau est conçue par l'évolution par la sélection naturelle pour répondre à bien plus de problèmes que juste permettre le vol. C'est pour cette raison que le biomimétisme ne fonctionne pas concrètement. En réalité, il ne peut pas fonctionner en principe sauf dans des cas vraiment spécifiques. Ces cas servent d'exemples finalement peu nombreux et, quand on y réfléchit, pas toujours convaincant qu'on retrouve dans les livres. Ces exemples, ces livres, avaient convaincu un élève de 17 ans peu aguerri face aux concepts d'évolution et trop facilement capté par les narratifs qui appellent à la Nature comme « bonne » par défaut.
Sur une note plus générale, on peut se demander pourquoi cette misanthropie finalement ? Mettre la Nature à part de l'humain, c'est oublier que l'évolution a produit le cerveau humain. Quand on cherche du design fabuleusement complexe, on trouve difficilement mieux que ça. Les productions des cerveaux humains sont des productions de la « Nature » et par conséquent elles "méritent" autant d'admiration que les designs produits par la sélection naturelle. Peut-être même plus encore. Cessons de penser l'humain à part de la « Nature » et inspirons-nous du processus d'évolution pour créer et optimiser, mais pensons aussi à puiser dans l'incroyable potentiel des cerveaux humains. Ce potentiel est bien plus important qu'une forme d'abandon face aux conceptions naturelles. Le mouvement du biomimétisme voudrait faire croire que ces conceptions sont meilleures avec le seul argument qu'elles sont des imitations de ce que fait la nature. Je serais bien plus à l'aise de faire de la bio-imitation et surtout de l'optimisation très humaine et très "ingénio-technico-centrée" des solutions organiques proposées par l'évolution, mais avec ce bémol : parfois la solution proposée par l'évolution par sélection naturelle des organismes vivants est simplement mauvaise.

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