Vous êtes vous déjà posé la question de ce qui motive les personnes à être en couple ? Pourquoi existe-t-il des expressions comme “être en chasse”, “à l’affut” ou une particulièrement bizarre (mais pertinente, vous verrez) : “être sur le marché” ? Surprise : nous sommes motivés par l’idée d’être en couple. Mais pourquoi ?
Une autre source de questionnement est finalement pourquoi tombe-t-on amoureux ? Pourquoi ce sentiment bizarre d'amour romantique ? Quelle est sa raison d'être ?
Pourquoi voulons-nous être en couple ?
Les explications à base de tout biologique : Bah faut faire des enfants. C'est naturel !
, ne fonctionnent pas, on sait assez intuitivement qu’il est possible d’être amoureux sans avoir des enfants, ni même en vouloir. Et à l’inverse, il est possible de tomber amoureux de quelqu’un qui a déjà des enfants.
Cela ne signifie pas que l’amour n’a pas d’origine évolutive et qu’avoir des enfants (la reproduction en général) n’y est pas liée. Pour revenir à une distinction décrite dans l’article précédent, c’est une cause ultime et pas proximale. Comme beaucoup de comportements humains, il peut avoir une fonction biologique (cause ultime) même si nos motivations conscientes ne sont pas directement reproductives (cause proximale).
En bref, au plus fondamental, l’amour est, en effet, une façon de motiver la procréation. Cette réponse n’est pas totalement satisfaisante, parce qu’on sait parfaitement que pour faire des bébés, l’amour n’est pas absolument nécessaire. Il y a d’autres raisons qui font que le sentiment amoureux est bénéfique en général pour notre reproduction. C’est plus avantageux que simplement favoriser la production de bébés.
La culture suffit-elle à expliquer l’amour ?
Plusieurs facteurs culturels pourraient être des sources de motivation à se mettre en couple et à tomber amoureux. La « culture » nous montre dès le plus jeune âge des couples. Souvent associés à des rôles familiaux, et on nous fait comprendre qu’être en couple est un statut (Facebook), que notre valeur individuelle est liée à ce statut. La société en général, nos parents, nos amis, nos proches, et parfois nos moins proches, se passionnent de savoir ce statut.
Est-ce que cette explication est satisfaisante (cf. les articles précédents) ? Est-ce que c’est vraiment la cause de notre motivation ? Si notre motivation est culturelle, on devrait trouver des sociétés dans lesquelles l’absence de cette pression ne motiverait pas les individus à être en couple.
Si c’est culturel, on devrait retrouver une pression différente dans des sociétés avec une culture de l’amour différente. Par exemple, on pourrait envisager que les sociétés très individualistes s’intéressent moins aux status de couple que les sociétés très collectivistes et donc que le couple est moins présent (voire pas du tout) dans ces cultures. Pourtant, la plupart des cultures ont une forme de couple.
Précisons une chose : de nombreuses sociétés traditionnelles permettent la polygynie (un homme avec plusieurs femmes), très peu autorisent une polygamie symétrique ou égalitaire où hommes et femmes peuvent librement avoir plusieurs partenaires. L’amour romantique tel qu'il a été fantasmé dans les sociétés modernes (‘chacun librement avec plusieurs partenaires’) est donc peu représenté historiquement. Ça se voit d’ailleurs encore même dans les sociétés modernes et les plus égalitaires : il est encore et toujours plus difficile de permettre le divorce (légalement) alors que le mariage va encore de soi et que personne ne songe à l'interdire ou le décourager ? Où sont les cultures ou le mariage monogame est découragé et l’amour polygame symétrique est encouragé ?
Je vais ici me hasarder à une extrapolation, cette petite partie n’est pas entièrement fondée sur des études scientifiques, mais je pense qu’elle est valide malgré tout. Les sociétés polygames sont quasi systématiquement des sociétés avec des ressources limitées et avec une forte compétition entre les hommes. Dans ces sociétés, les femmes sont souvent très contraintes : pas droit au travail, pas droit a l’indépendance financière, parfois pas de droit a l’éducation ou pas de droits purement et simplement. Si certains veulent dire que notre système monogame est seulement culturel parce que quand la culture est hyper-répressive, alors on trouve des polygames. Je répondrais juste que ça prouve qu’il faut une culture extrême pour trouver des comportements moins naturels. À l’inverse, dans les sociétés modernes plus égalitaires, des institutions comme la religion ou la loi ont pu renforcer la monogamie.
Ce que je propose est la chose suivante : la cause de la monogamie dans des sociétés est une conséquence de changements économiques et sociaux. Quand la société devient plus riche (beaucoup de ressources) et moins compétitive (plus d’égalité sociale), alors les institutions qui renforcent la monogamie se développent. Souvent, on entend l’explication inverse : les institutions qui imposent la monogamie se développent et la société évolue parce qu’elle est influencée par ces institutions. Je pense qu’historiquement (et encore actuellement), c’est faux. Je défendrais que ma thèse tient mieux la route, mais je ne dispose pas d'étude formelle pour le démontrer. C’est un peu comme pour les valeurs morales d’une culture : les institutions comme la justice ou la religion sont généralement en retard sur l’évolution des valeurs morales dans la société. Elles s’adaptent APRÈS et affirment qu’elles ont contribué à produire ces changements. Bien souvent, c’est plutôt l’inverse, elles ont résisté aux changements.
Pour résumer toutes ces considérations sur la culture et l’amour. Si l’idéal romantique est culturellement variable, le besoin émotionnel de connexion durable, lui, semble bel et bien ancré dans notre nature.
Quand la biologie entre en jeu
Revenons donc à cette question : pourquoi avons-nous naturellement un sentiment d’amour romantique (universel), alors qu’il n’est pas absolument nécessaire pour la reproduction ?
La réponse à cette question doit être exprimée en termes biologiques. La cause ultime doit être animale. D’ailleurs, animal n’est pas un terme péjoratif.
Il n’y a pas plus de valeur morale dans un sentiment qui nait d’un instinct (inné, naturel, universel, comme vous voulez) que dans un sentiment qui nait d’un apprentissage culturel (acquis, social, culturel, religieux, etc).
Commençons par cette simple constatation : être seul à des inconvénients. On peut illustrer ça par une statistique surprenante (pourtant elle est évidente quand on y réfléchit). Votre probabilité de décéder augmente dans l’année qui suit le décès de votre partenaire. À l’inverse, être en couple est généralement bénéfique pour votre longévité (voir “pour aller plus loin” sur le « widowhood effect »).
Être seul a des inconvénients ET vous avez une vie plus facile quand vous êtes en couple.
C'est assez logique, votre partenaire, dans la plupart des cas, vous apporte du soutien. Le cout du célibat a dirigé l’évolution humaine vers une certaine stratégie (ou plutôt plusieurs stratégies). Devinez quoi, dans notre environnement moderne (beaucoup de ressources disponibles, peu de compétitions entre les individus), la stratégie la plus commune est la monogamie. D’accord, être seul est couteux et être en couple est bénéfique. Mais, ça n’explique pas pourquoi on tombe amoureux, je ne fais pas des calculs de couts/bénéfices quand je pense à mon partenaire. Pourquoi faut-il le sentiment si c’est juste une question économique ?
C’est tout a fait juste, on a établi la motivation de notre comportement d’appariement : pourquoi on veut être en couple. Cela n’explique pas à quoi sert l’amour dans ce calcul de couts et de bénéfices. Pour comprendre ça, jetons un œil sur comment on choisit son partenaire ?
Le dilemme du compromis amoureux
En général, nous cherchons des partenaires qui sont « dans notre ligue » et heureusement, il y a plusieurs personnes dans cette catégorie. Certains ont même des filets assez larges… Après tout, le prochain swipe Tinder, le prochain inconnu sur votre route, pourrait être encore mieux que celui que vous visez pour le moment. Mais, il y a aussi des couts associés à rechercher indéfiniment le partenaire qui maximise tous vos critères. Il est improbable que vous croisiez rapidement votre partenaire idéal, si vous le croisez un jour... De plus, il faut aussi pouvoir le reconnaitre, c’est rarement indiqué sur son front qu’il s’agit de votre âme sœur. Et, avoir la chance qu’il n’est pas déjà convoité et que vous êtes un partenaire suffisamment idéal pour cette personne. Et oui, ce n’est pas dit non plus… Vous ne remplissez peut-être pas tous ses critères.
Pour éviter de rester seul indéfiniment, vous devrez probablement choisir, et vous choisirez probablement, une personne qui n’est pas votre idéal mais qui s'en approche suffisamment. Un bon compromis. (Les cyniques diront : le meilleur rapport qualité-prix disponible dans le magasin à l’endroit et pendant que vous cherchez. Vous savez qu’un meilleur ‘deal’ existe quelque part ailleurs. Probablement que dans un mois, il y aura une super promo avec un meilleur prix ou une meilleure qualité, mais vous cherchez ici et maintenant, pas là-bas et pas dans un mois.
OK, c’est bon, c’est décidé ! Vous avez choisi votre meilleur compromis !
Et voilà, c'est pour ça que vous tombez amoureux ! Allez bonsoir… Blague à part, il manque encore une pièce au puzzle. C’est quoi le rapport entre le fait que vous faites un compromis en choisissant un partenaire et le fait de tomber amoureux ?
L’amour : une solution irrationnelle à un problème rationnel
Révélation : votre partenaire doit faire le même calcul, vous êtes son compromis !
Qui vous dit que demain ou dans un mois ou dans trois ans, il ne va pas trouver un meilleur ‘deal’ ? Et vous ? Vous pourriez aussi trouver un meilleur ‘deal’ ! Ce n’est pas un arrangement très stable… Vous ne devriez donc pas investir tout votre temps, toute votre attention, toute votre énergie, argent dans cette relation. Allez-y prudemment avec peu d’investissement… Votre partenaire aussi, il fera la même chose.
Et non. Ce n’est pas ce qu’il se passe. L’amour « romantique » est la solution à ce problème économique.
Petit aparté, cette solution vous est offerte par la sélection naturelle agissant sur vos cerveaux, spécifiquement sur une heuristique mentale : comment choisir un partenaire ? Certains ont choisi trop vite et n’ont pas pris un bon compromis. Certains n’ont pas choisi assez vite et ont laissé passer le meilleur compromis. Tous ont obtenu moins d’avantages de leur relation. Au fil des générations, cet effet s’est marqué par moins de chance de reproduction. En terme concret, ils ont eu moins d’enfants et ces enfants ont eu moins de chance de se reproduire eux-mêmes par la suite.
Revenons à l’amour. Le sentiment d’amour romantique, c'est comme un leasing (un crédit-bail). C'est un contrat qu’il est difficile et couteux, de rompre. Il permet de rassurer les deux partis sur leur compromis. L’amour romantique est un signal honnête et sincère de notre investissement dans la relation. C’est une forme d’oubli (in?)volontaireque de meilleurs compromis existent ailleurs. En forçant l’évidence sur nous que notre compromis est finalement le meilleur. Pour votre partenaire, c’est une garantie de location qui stipule : pour l'avenir proche (la date de fin de leasing varie d’une personne et d’un couple a l’autre), je compte adhérer à cette relation et ne pas rompre à la moindre occasion présentée.
L’amour romantique n’est pas un calcul rationnel : c’est précisément une émotion irrationnelle qui résout un problème rationnel. C’est comme un leasing, il engage et rassure, mais de façon émotionnelle et non contractuelle.
Conclusion : la beauté et ce que l’amour dit de notre nature
Certains pensent peut-être : “C’est moche ! Réduire la beauté de la romance a un leasing.”
Absolument pas ! C’est une solution incroyablement belle. Imaginez un monde dans lequel le même compromis existe. Dans ce monde, la solution est l’isolation totale et exclusive (une forme de jalousie extrême si vous voulez). Une fois formé, le couple s’isole mutuellement du monde social pour éviter tout risque que le partenaire trouve un meilleur compromis. Apparemment, c’est une solution appliquée par certains autres singes monogames qui chassent activement tous les rivaux potentiels qui osent s’aventurer sur le territoire du couple. Mais, j’écris ceci de mémoire, ne me croyez pas sur mots à l’écran. Cette solution fonctionne aussi bien. Pas de risque de trouver mieux ailleurs, comme il n’y a pas d’ailleurs. Mais, convenons qu’elle est aussi triste, pas besoin d’amour romantique.
Maintenant, imaginez un autre monde dans lequel le compromis n’existe pas. Soit parce que vous n’avez pas le choix de votre partenaire (la nature ou la société vous impose un partenaire, au hasard ou arrange). Soit, vous trouverez avec certitude le meilleur compromis (Adam n’avait pas besoin d’aimer Eve et inversement).
Dans un monde où le partenaire est imposé ou perçu comme idéal par défaut, l’amour romantique n’est pas nécessaire pour stabiliser la relation. Cela n’empêche pas qu’il puisse exister, mais il ne joue plus le même rôle adaptatif. Dans ces mondes hypothétiques, peut-être que l’amour n’aurait simplement pas évolué.
Apprécions un instant que l’existence d’un dilemme économique nous a doté de l’amour romantique. À présent pour ceux qui trouvent que c’est tout de même réduire la beauté. Répondez sincèrement. Parmi ces explications, laquelle est préférable ? Le sentiment soit simplement une forme de noblesse, et qu’il n’ait aucun but ultime (retour à la case départ, on ignore pourquoi on tombe amoureux et c’est bien ainsi, “ta gueule, c’est magique”) ? L’amour serait 100 % culturel et il n’existe pas ailleurs que dans nos sociétés modernes et occidentales, il n’est pas dans notre nature, et donc n’est pas vrai (sauf dans le cadre de la réalité imposée par la culture) ?
Personnellement, ces dernières explications sont moins belles, et moins satisfaisantes. Soit, elles n’expliquent rien, soit elles signifient que nos sentiments sont dictés par notre culture de naissance et qu’il existerait des cultures ou l'amour n'est jamais romantique.
Pour résumer
La cause ultime de l’amour est la reproduction, mais cela n’explique pas complètement pourquoi le sentiment d’amour romantique existe. Une première constatation est que nous avons des intérêts purement biologiques à être en couple (meilleure survie et meilleure reproduction, une sorte de super ami qui nous soutient coûte que coûte). Ça explique notre motivation. Une seconde constatation est que nous faisons un compromis dans ce choix (notre partenaire n’est pas forcément l’idéal possible, mais c’est le meilleur compromis disponible). Une troisième constatation est que notre partenaire a fait un compromis similaire en nous choisissant. Avec ces trois constatations, on peut expliquer l’origine de l’amour romantique.
Il faut rassurer notre partenaire potentiel sur notre investissement. L’amour romantique existe pour répondre à ce problème. C’est sa raison d’être. Il engage et rassure les deux partis. Par conséquent, l’amour romantique est (et doit être) sincère et naturel.
J’emploie ici le mot « naturel » au sens qu’il est dans notre nature humaine, pas au sens de « normal » ni même de « bon ». Contrairement à ce qu’on peut parfois entendre (heureusement, c’est de plus en plus rare), il n’est pas une invention culturelle ou une fiction médiévale.
Mon avis « poétique » sur cette dernière constatation : l'amour est beau justement parce qu’il répond a un dilemme économique en annulant l’importance économique de ce dilemme. C’est une émotion qu’on ne peut pas décider de ressentir rationnellement après avoir fait un compte précis du pour et du contre. C’est un “tapis au Poker”. Comme on ne décide pas de tomber amoureux, on ne décide pas de ne plus être amoureux d’un instant à l’autre. C’est beau aussi parce que ce n’était pas la seule façon de résoudre ce dilemme. Certaines alternatives existent et sont pires. Peut-être que d’autres manières de résoudre le dilemme sont meilleures, mais je ne les connais pas.
Pour aller plus loin
Stroebe, M., Schut, H., & Stroebe, W. (2007). Health outcomes of bereavement. The lancet, 370(9603), 1960-1973.
- Après le décès d’un partenaire romantique, les veufs.ves ont une plus grande chance de décès. Une étude chez les hommes au Danemark rapporte jusqu'à 46x plus de suicides, jusqu'à 10x plus de mortalités toutes causes confondues. Aux USA, les veufs voient une augmentation de la mortalité générale de 21 % dans le mois suivant la perte d’une épouse, 17 % pour la perte d’un époux. En général, l’effet est plus marqué chez les hommes que les femmes. L’effet est aussi plus marqué chez les jeunes. Les risques et symptômes de dépression augmentent pareillement pour le syndrome post-traumatique.
Sullivan, A. R., & Fenelon, A. (2014). Patterns of widowhood mortality. Journals of Gerontology Series B: Psychological Sciences and Social Sciences, 69(1), 53-62.
- Étude menée aux USA
- La mortalité augmente de 48 % suite au décès du partenaire. Cet effet est marqué et important dans les 6 mois qui suivent le décès puis s’affaiblit et devient moins significatif après 6 mois. Une mort soudaine du partenaire affecte grandement la mortalité des hommes (54 % de mortalité supplémentaire) mais pas les femmes (pas de changement notable suite au décès inattendu de l’homme).
- Les facteurs socio-économiques sont importants, les pauvres sont davantage affectés que les riches par le décès d’un partenaire. Les personnes avec un niveau d’éducation universitaire sont moins affectés que les autres.
- Les mécanismes qui peuvent expliquer ces différences sont : le choc émotionnel (particulièrement dans le cas des morts soudaines et inattendues), la perte de support social et matériel (par exemple, salaires et tâches ménagères partagées dans un foyer), de moins bonnes pratiques de santé suite au décès (alcoolisme et tabagisme accrus), et la perte de l’aide au soin (souvent chez les personnes atteintes de maladie chronique, perte d’un soutien)
Henrich, J., Boyd, R., & Richerson, P. J. (2012). The puzzle of monogamous marriage. Philosophical Transactions of the Royal Society B: Biological Sciences, 367(1589), 657-669.
- 85 % des sociétés humaines permettent aux hommes d’avoir plusieurs femmes
- Le mariage monogame réduit la compétition entre les hommes et favorise des aspects positifs dans les sociétés (criminalité et violence réduite, plus d’égalité de genres).
- Note : je ne suis pas forcément d’accord avec toutes les explications de cette source, mais les résultats et statistiques présentées sont des factuels.

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