« Antoine ! Cache-cache surprise ! »

Je me jette dans la poussière orangée derrière un buisson à peine assez grand pour dissimuler une demi-fesse. Personne d’autre ne se cache. Sur ce plateau de l’Atlas, je suis le seul à jouer.

Quelques jours plus tôt, à l’aéroport, j’essayais de retenir les prénoms. Maintenant, je m’étale par terre pour faire rire ces gens. Entre les deux : des tentes inondées, des chansons impossibles à chanter ensemble et des conversations qu’on n’a pas toujours avec ses proches.

Comment devient-on aussi vite complices quand on part en vacances avec des inconnus ?

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Samedi

Quatre alarmes pour un seul réveil, un cachet pour avoir les heures de sommeil. Avec l’excitation, ça aurait été impossible de fermer l'œil… Sous mon plancher, l’inauguration du bar bat son plein. L'aéroport de Bruxelles est quasiment vide quand j’y arrive, j’y rencontre mon premier compagnon, un Belge roux. Primo-arrivant à Marrakech, un Breton, nous attend, posé sur un rebord de baie vitrée derrière le guide. Ensuite, les organisatrices de WhatsApp traversent la douane. Départ à bord d’un van sans climatisation direction l'hôtel, les suivants, aux atterrissages plus tardifs, prendront une autre navette.

Mes souvenirs sont flous, je demande pardon à mes compagnons si les enchainements d’événements ne sont pas exactement respectés ou si j’oublie un élément important.

Le souk est étouffant, entre singes déguisés et serpents charmés. Les cris fusent, on négocie “comme des Berbères”, il paraît… Des achats compulsifs ont lieu. On prend le repas de midi à la bonne ‘Adresse’, recommandée par notre roux compagnon. Un serveur tente une blague poker face. Assommés de fatigue et affamés de faim, elle nous passe largement au-dessus de la tête. Sa carrière de stand-up est mal partie.

Tout à coup, le groupe WhatsApp s'emballe, d’autres sont arrivés et se dirigent vers le centre-ville. Les personnalités se dessinent un peu plus dans ma tête. Je sens que ça va le faire : le sens de l’humour est là et la bienveillance aussi. Visite de jardin où on déconne de plus en plus et on prete de moins en moins, attention aux alentours.

Le réceptionniste tente une arnaque : “les autres de votre groupe ont déjà réservé le repas du soir”. Nous ne les avons toujours pas rencontrés à ce stade. On lui répond d’attendre et qu’on réservera plus tard… Bon choix, il a dit la même chose à l’autre division du groupe que nous avions déjà réservé !

C’est déjà le chaos, je sens que tout le monde est autant crevé du voyage qu'excité : les vacances commencent maintenant. J’ai une anxiété sociale qui crève le plafond, mais je me jette dans le bain. J'essaie de faire des blagues et de lancer des jeux et des questions.

Nous sommes dix sur treize désormais. Comme je suis mauvais pour retenir les têtes, je règle mes instruments neuronaux au maximum pour parler avec tout le monde et retenir les prénoms et les voix. Chacun a un signe distinctif marquant et personne n’est vraiment timide, c’est donc facile (oui, vous êtes faciles à reconnaître !). Petit tour des prénoms dans la piscine puis let’s go resto…

Après une âpre défaite dans notre recherche de bière. Excité comme une puce anorexique qui aurait vu sa première peau depuis un mois, je n’arrive pas à fermer l’œil, mais je reste calme, je sais m’adapter, je lis ma liseuse…

Dimanche

Le matin nous découvrons les compagnons retardataires : l’une est autant affable que l’autre nous fait tendre l’oreille pour percevoir de sardoniques réflexions. Ainsi nous partons en van pour un trajet de plusieurs heures, nos sacs remplis des trésors du souk, et la grande comparaison matérielle a lieu.

J’essaie les blagues, les jeux, les questions. Certaines propositions tombent à plat, d’autres prennent, rarement celles que j’avais prévues. Heureusement, les autres proposent aussi.

Je pensais avoir la panoplie du scout : couteau, chemises, chaussures de rivière. Pour le dentifrice, je comptais sur les autres. Dans le van, l’inventaire de nos sacs révèle surtout que nous n’avons pas prévu les mêmes problèmes. Heureusement, nos oublis sont compatibles. Là où mes produits de toilette se limitent à un savon sec et un déo, d’autres ont pris shampoing, gel douche, dentifrice, gel hydroalcoolique, lingettes humides, et tutti frutti. Je comptais donc voler tout le séjour, le dentifrice et les gels douche.

Si tu vas devant : tu es plutôt réservé, tu veux une conversation intimiste, écouter ta musique, jouer sur ton téléphone. Plutôt derrière : tu veux faire la sieste. Au milieu seul : tu veux de l’attention ou tu veux observer ce qu’il se passe. Côté fenêtre, tu veux faire des photos… Je me mets au milieu pour participer à un maximum de conversations. On échange un peu (beaucoup). Ça joue à “contact” qui sera récurrent et récurremment incompris (ce qui est drôle, si si). On chante un peu, on se chauffe pour la suite. On parle de nos craintes, de nos niveaux sportifs respectifs.

Chez moi, l’inconfort de l’ennui finit par dépasser l’inconfort social. Sans téléphone pour m’occuper, je me mets à parler. Moralité : ne prenez pas de distraction. Sinon, vous manquerez de découvrir les autres autour de vous. Je suis tellement content que nous ayons oublié nos enceintes portables et nos écouteurs. Que nos téléphones étaient souvent déchargés et que nos absences de distraction nous ont obligés à nous connecter aux personnes et pas à la 5G (enfin la 4G, enfin Edge, ah mince, non, y a pas de réseau ici)…

Arrivés, on rencontre les muletiers. Après une sommaire installation, on se retrouve autour d’un Flip 7 et on boit du thé à la menthe. Un premier parmi de nombreux. Suivi d’une première marche que je n’ai pas enregistrée sur la montre… La pluie est présente ainsi que le stress des inondations, notre guide nous emmène vers un village et on boit à nouveau du thé au sommet d’un grenier qui tremble lorsqu’un de nos grands compagnons saute dessus. Mon aise sur ce toit est relativement minuscule et je marche sur les poutres qui ressortent dans le relief affaissé du mélange constituant de cette toiture. La basse-cour en contrebas de trois étages abrite des poules qui se roulent dans un sable humide pour éliminer des poux. La sobriété du lieu est inversement proportionnelle à la générosité des habitants qui nous offrent le thé.

Sous un début de pluie orageuse, notre guide nous fait couper hors piste. De retour au gîte, on se pose sur les bancs dans la pièce principale pendant que le repas est préparé par le frère du guide. Dans la salle du Flop 7 (c’est une faute assumée), je pose une question difficile (que je ne dirai pas ici). Je lance aussi la question des cactus et des fougères. Cette question distingue les indépendants, autosuffisants qui sont plus distants et privés (les cactus), de ceux qui recherchent une proximité régulière, ont besoin d’attention et de soins actifs dans leurs relations… Verdict : les cactées sont bien plus représentées que les ptéridophytes !

Premier repas, qui annonce la couleur incroyable pour le reste du séjour. ET DE LA SAUCE PIQUANTE ! C’est trop bon ! Les esprits sont réchauffés, toujours aussi excités à l'idée de marcher demain. On termine la soirée par quelques tours de table. J’ai honteusement, mais sans remords, volé les deux jeux d’une amie : “Qui est le plus susceptible de ?” et “Les théories du complot”. On fait des prédictions sur qui va se perdre, qui va se blesser, qui va tomber malade, etc. (oui bonne ambiance je jure).

Malencontreusement, j’explique des trucs : entre les sauterelles et les criquets et sur comment distinguer de vrais arbres de faux arbres comme les palmiers. Ainsi naquit un petit délire de vrai ou faux qui va rester quelques jours puis tomber dans l’oubli.

D’une façon étrange, on commence à chanter avec les muletiers. Enfin, vraiment, ils chantent pour nous, d’autres habitants du village nous rejoignent. C’est long, c’est marrant et c’est un peu gênant. Certains semblent apprécier plus que d'autres ces chants traditionnels. Quoi qu’on en pense et qu’on ait pu ressentir, ce moment rapproche. On tente nous aussi des chants, mais ça ne donne rien du tout (mais vraiment rien du tout)… Prochaine fois je prends un (des) chansonnier(s) ! Après une longue soirée chantante, de la verveine et au lit !

Lundi

Ce matin, on découvre les mules ! Leur nomenclature restant un mystère pour nous, nous décidons de les nommer d'après des substances psychoactives connues sur la base de leurs couleurs (chocolat, coca, etc.).

On marche dans la rivière. Littéralement. Le canyon est immense, le courant nous complique quelques passages et les chaussettes prennent l’eau. Sauf les miennes : pour une fois, mon équipement justifie la place qu’il prend. Mes chaussures ont désormais traversé une rivière sur cinq continents. Elles peuvent donc prendre leur retraite. On s'arrête pour dîner (terme belge), sous un arbre bordant la rivière. Nous découvrons plus de l'étendue des talents de notre cuistot. Cet homme que nous apercevons galoper sur les chemins, avec ou sans mule, prépare en camping sauvage des plats que je serais incapable de reproduire dans ma cuisine équipée. Je suis admiratif, légèrement jaloux, et très content qu’il y ait de la sauce piquante.

Nous terminons la marche sous la bruine. À l’arrivée, les tentes sont montées près d’un bâtiment en travaux ; le thé et les biscuits nous attendent. Pas de douche, des vêtements humides et une poussière de plâtre qui reviendra avec mes sacs jusqu’en Belgique. Puis la pluie devient torrentielle. Les guides s’inquiètent, nous aussi. L’eau entre dans les tentes…

Suite à cette infiltration, les guides dégagent un coin du bâtiment pour nous installer. Nous ? Nous faisons des mimes. Une compagne tresse les cheveux disponibles pendant que les autres gesticulent. Puis quelqu’un lance un « Bring Sally Up » : des squats en musique, accompagnés des craquements de nos genoux de trentenaires. Les guides proposent ensuite un concours à cloche-pied auquel je me prends BEAUCOUP TROP. Au bout d’un bon quart d’heure, je m’incline devant le muletier gymnaste. Il nous transporte déjà les bagages ; il lui reste manifestement de la marge.

À l’instar des performances physiques, les muletiers nous mettent la misère au chant aussi. Nous cherchons péniblement une référence commune au-delà des comptines ; eux lancent une ronde avec des saladiers, des seaux et des bouteilles vides pour percussions. Notre répertoire est maigre, mais nous sommes encore debout.

Nous finissons tous dans la même pièce, sur des matelas trop fins pour faire oublier le sol. Une ola de sacs de couchage, une théorie sur la présence d’un vampire parmi nous, puis une tentative de sommeil. L’air est humide, le plâtre partout. Ce sera probablement ma pire nuit du séjour : l’humour rapproche, mais il ne remplace pas les heures de sommeil.

Mardi

Au réveil, le rangement est chaotique et je mange mon poids en pain confituré. Vive le café. Devant nous : environ dix-sept kilomètres et huit heures de marche. Nous ne le savons pas encore, mais ce sera la journée la plus stressante du séjour. 

Nous traversons un village en pente, slalomant entre les flaques et la boue. Les orages de la veille ont abîmé les chemins ; sur certaines portions, les routes à flanc de colline se sont éboulées. Nous attaquons la montée vers le Tizi Rouguelt, chacun à son rythme. Courte pause, durant laquelle nous faisons des tractions sur une branche d’arbre. Combien de kilomètres ? Quand est-ce qu’on mange ? Qui s'inquiète ? Rien du tout, non, peut-être ! 

Après le col, une source transforme soudain la montagne aride en parcours de golf d’un vert flashy. Le sol splotche sous nos pas. Ça fait trois heures que nous marchons et je n’ai déjà plus d’eau. Moi qui étais si prévoyant avec mes chaussures… Je remplis ma gourde, ajoute un comprimé de Micropur fourni par une compagne, puis regarde cette eau que je n’ose pas encore boire. Le guide distribue des dattes, des figues et des cacahuètes au miel et au sésame. Ces dernières gagnent immédiatement mon affection.

Plus bas, nous retrouvons le cuistot installé au bord de la rivière. Le soleil est revenu, quelques-uns se baignent, on mange des oranges et on plaisante. Quarante minutes de pause, puis il faut repartir. L’orage menace à nouveau. 

Le guide m’explique que la rivière a complètement changé : il redécouvre le chemin. Nous passons d’une rive à l’autre, déplaçant des pierres pour traverser. Les genoux, les chevilles et les pieds commencent à protester. Un compagnon se laisse tomber dans une scène de désespoir feinte mais suffisamment convaincante pour inquiéter ceux qui la voient de loin.

Derrière nous, de grosses gouttes et un vent froid annoncent l’orage. Les guides nous pressent, mais les rochers imposent leur rythme. Les pauses permettent aux derniers de rejoindre les premiers ; elles leur laissent rarement le temps de souffler. On avance encore, avec de moins en moins d’enthousiasme.

Sur une portion plus plate, je ramasse des ardoises et y écris des noms d’animaux au hasard, puis quelques encouragements. Je les laisse sur le chemin. J'ignore si quelqu’un les lit.

Après un col, le guide se détend enfin. Il me confie avoir envisagé une nuit dans un abri de berger, sous la pluie et sans nourriture. Je suis très content d’apprendre cette possibilité au moment où elle cesse d’en être une.

Au village, nous nous installons chez l’habitant. Toujours pas de douche, mais ma pudeur hygiénique capitule : je me lave à l’eau froide, au robinet près des toilettes. J’en ressors presque neuf. Entre-temps, un compagnon a disparu. Nous le retrouvons plus bas, occupé à jouer au foot avec trois garçons qui répètent leurs prénoms en boucle. 

Le match devient rapidement France-Belgique contre Maroc. Cinq enfants nous mettent la misère. Nous avons huit heures de marche dans les jambes et toutes les excuses nécessaires. Eux, ils ont les buts. Ils annoncent 5-0. Nous maintenons un bon 5-1. Il faut savoir défendre ce qu’il nous reste…

Nous remontons en sueur — ça valait bien la peine de se laver. Les enfants nous suivent, nous chantons des comptines, une chevrette passe de bras en bras avant de décider qu’elle a mieux à faire. Plus tard, je mange une part honteuse des beignets sans penser au repas qui doit encore suivre.

Après le dîner, le muletier gymnaste relève nos défis de souplesse et d’équilibre. Puis le groupe se partage entre observateurs astraux et dormeurs abyssaux. Je reste sous les étoiles. Entre deux étoiles filantes, les conversations changent. On parle de nos regrets, de nos peurs, de l’amour qu’on cherche et de la confiance qu’on aimerait retrouver. Les blagues continuent, mais elles laissent aussi de la place pour écouter. Trois jours plus tôt, à l’aéroport, nous cherchions encore comment engager la conversation.

Nous faisons des vœux : retrouver de l’estime de soi, obtenir quelques centaines de milliers de dirhams. Des ambitions variées. Je doute que les cailloux qui brûlent au-dessus de nos têtes y puissent grand-chose. Mais ce soir, entouré de ces personnes, certains vœux me semblent un peu moins hors de portée.

“ Le bonheur est une chose merveilleuse. Il est si merveilleux que peu importe qu’il soit à vous ou non.