Mercredi
Une compagnonne remarque en riant qu’un compagnon commence seul à tourner en rond avec les muletiers. Nous le rejoignons tous. Entre deux volutes qui s'échappent du feu de camp, j’aperçois le sourire fendant le visage des muletiers alors que nous chantons à tue-tête. Nous formons un cercle imparfait et tournons en rythme autour du brasier, accélérant alors que nous passons dans l’axe de la fumée. Le chant est mené par notre guide et nous répétons (en un bon yaourt) ses paroles. Nous apprendrons plus tard que nous énumérions les ingrédients d’un tajine végétarien…
Quelques jours plus tôt, je peinais à me rappeler des prénoms. Maintenant, nous dansons en rond sur un plateau de l’Atlas. Pourtant, les adieux sont déjà proches…
Quelques heures plus tôt, le matin, les sacs se rangent sans chaos. Nous retraversons le terrain de football de la veille, lieu de notre défaite internationale, puis quittons le village. Les mules nous dépassent à flanc de colline. Nous nous éloignons de la rivière ; la montagne s’ouvre et le soleil tape. Le groupe me semble plus compact, plus léger aussi. Nous sommes désormais plus inquiets des coups de soleil que d’arriver à bon port à temps. Aucun orage ne se profile à l’horizon…
Le cœur léger et la truffe au vent, nous marchons jusqu'à un plateau avant la première pause. Quelqu’un entreprend alors de nous immortaliser. Je propose de porter un compagnon comme un poisson fraîchement pêché. Mais la version “portage en chaise” l’emporte sur cette idée, principalement à cause du refus catégorique de notre compagnon… Deux personnes se retrouvent au-dessus de nos têtes, puis nous repartons, après avoir partagé les fameuses cacahuètes enrobées. Ces dernières continuent de jouer un rôle majeur dans ma satisfaction générale de ce voyage.
Dans l'après-midi, nous arrivons sur un plateau en cuvette, entouré de collines. Les tentes nous attendent, avec une tente pour les repas et deux petits tipis qui feront office de douche et de toilettes. À une extrémité, le plateau se termine sur une falaise qui domine la vallée. Les mules gambadent entre les installations avec un enthousiasme peu compatible avec la stabilité de nos tentes (ni avec notre sérénité).
C’est en arrivant ici qu’a eu lieu le fameux cache-cache surprise. Vous connaissez déjà le résultat : un seul participant, derrière un buisson insuffisant. La plaine nous donne envie de courir. Nous courons donc. Mais j’ai surtout retenu une information : ce soir, nous allons faire du feu.
Au camp scout, deux semaines plus tôt, les restrictions nous en avaient privés. La validité de mes vacances d’été repose désormais entièrement sur ce brasier. Je prends donc la collecte de bois très au sérieux.
Après un détour par la falaise pour admirer la vallée, nous rapportons des fagots et je m’applique à rapporter le plus gros possible. Puis nous repartons avec le guide chercher des souches. La technique consiste à lancer un gros caillou dessus. Si ça bouge, on s’acharne à plusieurs pendant un quart d’heure. Notre enthousiasme à déraciner ces souches à coups de cailloux compense largement le manque de finesse de cette méthode.
Dans l’après-midi, je propose aussi « la main de la titi-panpan ». De toutes mes idées de jeux, c’est celle que je n’aurais jamais imaginé voir adoptée à l’unanimité, ni aussi rapidement. Je garde un souvenir particulièrement vif de cette activité collective : pour une fois, personne n’a besoin d’être convaincu et je me rappelle avoir pensé que ça y est, le groupe est vraiment soudé. Pour ceux qui se posent la question, nous sommes en cercle et faisons circuler une tape de main en main au rythme d’une comptine. Au dernier décompte de ce court chant, il faut retirer sa main plus vite que la frappe de son voisin pour éviter de finir au milieu du cercle.
Au repas, quelques heures plus tard, une seule conversation réunit toute la table. Je ne me rappelle plus son sujet. Je me rappelle juste que personne n’était à l’écart…
Le coucher de soleil espéré se cache, mais les nuages deviennent roses et les étincelles montent au-dessus du feu. Les chants reprennent alors. Après plusieurs jours d’entraînement, nous avons progressé : nos quelques tentatives ne sont plus des échecs cuisants bien qu’elles apparaissent environ six mille fois moins classes que les chants et percussions de nos muletiers. Nous compensons ce manque par un enthousiasme un peu trop intense, peut-être…
L’une de nous s’est acharnée à nous apprendre un canon. Et ça a porté ses fruits : nous connaissons les paroles maintenant. Pour le décalage, en revanche, elle reste souvent seule contre tous.tes, pendant que nous nous obstinons à chanter au même moment, ce qui, il faut l’avouer, n’est pas vraiment canonique… À notre décharge, c’est étonnamment difficile.
Les muletiers proposent ensuite de répéter leurs paroles. Nous nous exécutons à un volume sonore largement supérieur à notre compréhension de ces paroles. Il s’agit de la recette du tajine en tamazight. Les mêmes mots chantés par notre guide, avant que nous les répétions, reviennent en boucle. De ce cours de cuisine, je n’ai retenu que « batata ».
Quelqu’un propose de dormir à la belle étoile. Pour ça, je suis venu équipé ! Nous installons les matelas sous une Voie lactée que nous devinons, ou inventons, plus que nous ne la voyons. Les mules, elles, finissent attachées car elles ont mené plusieurs offensives contre les réserves de nourriture. Lors de cette micro-guerre, des fruits ont disparu, un sac a souffert, une tente s’est effondrée. Les muletiers remportent finalement le conflit grâce à leur supériorité technologique : des cordes et des pouces opposables.
Allongés tête contre tête, nous poursuivons les discussions. J’ai préparé des « tu préfères » de qualité supérieure. Ils aboutissent régulièrement à des conversations sur nos fluides corporels (nous sommes matures mais pas toujours raffinés), parfois à des questions plus philosophiques. Nous sommes capables des deux. Je garde ces questions secrètes, mais il convient de vous donner un exemple pour l'idée générale : “Tu préfères aller vivre : 100 ans dans le passé OU 100 ans dans le futur.”
Lors de cette soirée, le groupe s’est aussi trouvé un prophète, accompagné de ses douze apôtres. À ce stade, il lui reste à définir son credo. Nous avons donc fondé une religion avant de nous mettre d’accord sur ce qu’elle raconte. Nous ajouterons des commandements et des dogmes à notre quête spirituelle au fil des conversations du reste du séjour, la plupart seront liés au volume sonore de notre prophète que nous entendons à peine. Tout au long du séjour, nous avons tenté de lui faire hausser la voix de trois décibels au-dessus de l'équivalent du cri de la salamandre. Comme toute bonne doctrine, notre Jésus à tonalité faible implique un Judas, qui ne s’est toujours pas manifesté à ce jour.
La nuit n’est pas idéale, mais je dors étonnamment bien. Je me fais réveiller par un compagnon retournant à sa tente. Mes pieds occupant son matelas gênent son départ. Il les dégage sans cérémonie… Au matin, humidifiés par la rosée, nous ne sommes plus que trois dehors sur les huit du départ. Parmi nous, le prophète affirme avoir dormi avec un sac prévu pour une “température de confort” de quinze degrés. Je le soupçonnais déjà d’être un vampire. L’hypothèse tient toujours.
Jeudi
Un compagnon n’a pas dormi du tout. Vêtements trempés, sac inadapté, froid : il a veillé près du feu, à quelques mètres de nous. Malgré sa nuit blanche, il repart sans broncher.
Nous descendons vers la vallée. Certains n’en peuvent plus des cailloux et le font savoir au guide à la moindre occasion. Puis viennent les vergers, les récoltes de pommes, les villages et une pause sous un arbre. Après Tabant, nous atteignons l’écolodge.
Eau chaude. Prises électriques. Lit.
Après une toilette nécessaire, nous finissons dans la piscine, pour profiter d’un soleil vacillant qui se couchera tôt derrière les montagnes. Chacun trouve sa place sans qu’il faille organiser grand-chose, nous jouons un peu, nous discutons. Aux repas, nous avons même notre rituel : un bénédicité revisité par notre choriste, où il est question de couscous, de thé à la menthe et de la bière que nous n’avons toujours pas trouvée.
Pain. Couscous. Légumes. Thé. Menthe.
Ah de tout ça, y a rien qui manque.
On aurait pu boire de la bière…
Mais on est venu chez les Berbères !
On a survécu jusqu’ici…
Donc à nous tous, bon appétit !
Ce soir, nous mangeons à une table, sur des chaises, sous un toit. Mes genoux approuvent. Un chat affamé proteste pendant le repas et refuse les tentatives de câlin. Ensuite, nous nous écroulons sur les banquettes de la terrasse.
Pour une fois, je n’ai rien à proposer.
Vendredi
Je me lève tôt pour lire. Le guide arrive et nous partageons un café en regardant le soleil apparaître au-dessus des montagnes. Nous parlons de choses ordinaires.
Je tente alors une expérience culinaire qui consiste à goûter tous les éléments du buffet. En effet, j’ai l’estomac complètement vide, suite à une indigestion dont je vous passe les détails. L’eau ou la nourriture, j'en ignore la cause, mais une guérisseuse de notre tribu me donne de la médecine moderne qui empêche tout retour des effluves maléfiques et je me sens capable de manger le buffet dans son entièreté, les assiettes comprises.
Nous repartons marcher presque tous ; notre choriste reste afin de reposer ses jambes (et, à notre insu, pour composer un dernier chant de bénédicité). À Tabant, nous faisons quelques achats. Pour ma part, ce sera une boisson fortement caféinée. Les vacances approchent de leur fin, mon manque de sommeil est donc à son pic.
Puis il faut quitter l’Atlas.
Dans le véhicule, les siestes alternent avec les jeux et les conversations sur nos façons d’être. Pourquoi partons-nous avec des inconnus ? Comment nous comportons-nous en groupe ? Entre deux analyses, nous composons des cadavres exquis où plusieurs aventures se terminent par une transformation en babouche…
À Marrakech, une douche rapide, les pieds dans la piscine, et nous repartons chercher un restaurant. Cette fois, nous avons un critère : il doit servir de l’alcool.
Nous trouvons notre bonheur dans un bar à tapas. Il y a du bruit, des verres, des conversations dans tous les sens. Au milieu de ce bar exigu, après avoir reçu les plateaux de tapas que nous partagerons, nous chantons notre dernier bénédicité. Ce chant consiste toujours en un meneur dont nous répétons les paroles. Nous connaissions enfin les paroles originales par cœur, mais cette fois nous sommes surpris par notre choriste…
Nous découvrons une nouvelle version, qui répond à la première en incluant nos aventures et nos délires. J’ai des petits frissons à raconter cette scène car nous sommes entourés d’une foule qui devient silencieuse pendant que nous chantons par-dessus la musique du bar…
Après le repas, toujours dans le bar, nous échangeons aussi des compliments. L’exercice me paraît plus intimidant que nos jeux habituels : dire à quelqu’un ce qu’on apprécie chez lui demande de se découvrir un peu. Le bruit empêche malheureusement tout le monde de tout entendre.
La soirée continue dans un autre bar. Nous nous emparons du micro ; le karaoké se transforme progressivement en club. Ma timidité semble avoir quitté les lieux avant moi. Malgré la fatigue, nous restons jusqu’à trois ou quatre heures du matin.
Samedi
De retour à l’hôtel, j’évalue ma vivacité d’esprit à un bon « mule » sur dix. Je vérifie mon sac, puis m’accorde moins de deux heures de sommeil. Pas de rêve, pas le temps.
Vers six heures, je descends retrouver les autres.
Nous retardons les adieux autant que possible. Quelques jours plus tôt, nous cherchions nos mots et retenions nos prénoms. Maintenant, il faut interrompre des conversations et quitter des gens que nous commencions à peine à connaître vraiment.
Je suis épuisé. Retrouver mon lit me fera du bien. J’aurais pourtant volontiers repris quelques jours de cette vie-là.
À l’aller, je cherchais comment engager la conversation. Au retour, nous cherchons comment la faire durer.
Épilogue – Pour ceux qui étaient là
Pour ceux qui étaient là, je garde encore quelques souvenirs : nos chansons, les compliments et les histoires qui finissaient en babouche. Je tenais à rajouter ces quelques textes suivants générés entièrement par mes neurones et sans aide algorithmique. La verbosité va donc être accrue également. Je retire tellement de plaisir à juste garder et partager ces souvenirs que je continuerai à en parler et à les décrire même s’ils ne sont compris que par treize compagnons, un guide et cinq muletiers !
Tout d’abord : tout au long du voyage, notre choriste s’obstine à nous faire chanter ce canon :
Vent qui souffle au sommet des grands pins
Joie du vent qui souffle
Allons dans le grand… Vent frais, vent du matin
Vent qui souffle au sommet des grands pins
Joie du vent qui souffle
Allons dans le grand… (retour au début)
Merci pour ton obstination, je souris dès que j’entends ces paroles qui restent parmi les frissons (du vent frais ?) de ce séjour !
Le paragraphe suivant s’adresse particulièrement à mes compagnons de voyage. Nos échanges de compliments dans le bar étaient étrangement intimes parce que seuls nos voisins directs pouvaient entendre ce que nous y avons dit. Beaucoup d’entre nous n’ont donc pas entendu tous les compliments adressés aux autres. Cet exercice est socialement stressant et j’aimerais les écrire ici, sans vos noms. Compagnons, à vous de me dire lesquels sont à qui, j’ai fait exprès d’effacer les indices, donc ça ne va pas être évident !
Parmi les petits délires du voyage, il y a également deux cadavres exquis, un pour l’aller en bus et un autre pour le retour. J’ai modifié les prénoms qui y figuraient pour garantir que personne n’y soit reconnu, évidemment, sauf par les personnes présentes.
“ Le bonheur est une chose merveilleuse. Il est si merveilleux que peu importe qu’il soit à vous ou non.
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